Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone [de]

La Société d’études françaises de Bâle et l’Alliance française de Berne reçoivent Gilles Kepel, respectivement le 3 et le 4 octobre. Le politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, fera part de ses réflexions sur la société française aux prises avec le djihadisme, exposées dans son dernier livre « Terreur dans l’Hexagone » (Gallimard, 2015).

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Portrait photo de Gilles Kepel
photo C. Hélie Gallimard

Gilles Kepel, politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Il est membre de l’Institut universitaire de France. Depuis quarante ans, il analyse les rapports entre le monde occidental et le monde arabe. Son dernier livre, Terreur dans l’Hexagone (Gallimard, 2015), qui vient d’être traduit en allemand, retrace la genèse du djihad français.
Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, 2015

Avec la collaboration d’Antoine Jardin

Vous serez début octobre en Suisse pour présenter votre dernier ouvrage Terreur dans l’Hexagone. Que recèle ce titre très dur, voir anxiogène ?

Ce titre est l’expression de la réalité. Il y a eu 239 morts entre les attentats du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo et le meurtre d’un prêtre à Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016, en passant par le Bataclan et le 14 juillet à Nice. Dans mon livre, je mets ce phénomène en perspective. J’essaye de comprendre pourquoi, aujourd’hui, on fait face à une « troisième génération du Djihad », qui cible spécifiquement l’Europe, considérée comme le « ventre mou » de l’Occident, et dans quelles conditions particulières cela se produit.
La « troisième génération du Djihad » recouvre un djihadisme qui ne concerne plus, contrairement à ce qu’avait mis en place Ben Laden, une organisation pyramidale qui envoyait des agents de l’étranger au cœur des sociétés occidentales, comme le 11 septembre 2001. Là, il s’agit de mobiliser des jeunes Européens pour leur faire accomplir des attentats dans leur environnement immédiat. Bien qu’annoncé, notamment en 2005 dans l’Appel à la résistance islamique mondiale, publié sur le Web par Abu Musab al-Suri, ce phénomène n’a pas été compris, et les services de renseignement de toute l’Europe se sont trouvés désemparés.
Le facteur du contexte social est également à considérer. La plupart des djihadistes sont issus d’un néo-prolétariat qui veut détruire la classe moyenne européenne, et plus particulièrement, qui veut détruire son hédonisme, sa culture, en visant également la religion chrétienne. Il faut comprendre ce qui s’est passé pour que ce phénomène d’aliénation sociale conduise à ce genre de violences et comment le djihadisme le structure. C’est l’objet de mon ouvrage.

Comment a pu émerger ce djihadisme français ?

D’abord, il y a l’interpénétration entre les enjeux du Moyen-Orient et de l’Europe ; l’Europe est dans la proximité du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Mais cela est aussi corrélé aux révoltes arabes et à l’effondrement d’Etats – la Lybie, la Syrie - qui ont créé des territoires de non-droit dans lesquels les djihadistes ont pu instaurer le califat. Ce phénomène est considéré comme une cause des attentats, chacun étant revendiqué comme une rétorsion aux bombardements sur le territoire du califat.
En France, le phénomène est lié à ce que je qualifie de « ressac néocolonial ». Ca n’est pas un hasard si Mohammed Merah a tué des enfants juifs le 19 mars 2012, soit 50 ans jour pour jour après l’armistice qui met fin à la guerre d’Algérie. Il recommence sa guerre d’Algérie sur le territoire français en la djihadisant.
Et il y a les phénomènes d’aliénation sociale de cette jeunesse qui ne trouve plus sa place dans la société européenne. On va retrouver cet élément en Allemagne, notamment autour de la question des réfugiés, avec l’inquiétude que, dans leurs rangs, des individus soient infiltrés pour commettre des attentats. L’objectif étant de faire exploser les sociétés européennes et de provoquer une guerre civile. C’est un objectif pris au sérieux par les services de renseignement. Tout l’enjeu est d’éviter cette fracture dans les sociétés européennes, en évitant que ces mouvements puissent mobiliser la jeunesse musulmane qu’ils s’emploient à dresser contre les autres citoyens européens. C’est là tout l’enjeu des procédures d’intégration sociale et économique, et de dissociation entre l’idéologie salafiste djihadiste et la population musulmane dans son ensemble.

Le Djihad est-il un phénomène qui concerne ou pourrait concerner la Suisse ?

La Suisse n’est pas épargnée. Elle est touchée par le phénomène, parce qu’elle se trouve à un carrefour important sur la route du djihad. Plusieurs djihadistes français sont passés par la Suisse, y ont été emprisonnés et ont été expulsés. Ca a été le cas d’Adel Kermich, le tueur de Saint-Etienne-du-Rouvray. La Suisse est concernée, même si c’est dans une moindre ampleur.

JPEGTerreur dans l’Hexagone vient d’être traduit en allemand, Terror in Frankreich. Der neue Dschihad in Europa, aux éditions Kunstmann

La NZZ a réalisé un entretien avec Gilles Kepel en allemand, en mai 2016
En janvier 2016, il répondait également aux questions des lecteurs du Temps.

- 03 octobre 2016 à 18h15, Université de Bâle, Kollegienhaus, salle 118, Société d’études françaises de Bâle
- 04 octobre 2016 à 19h30, Berne, Schulwarte (Institut für Weiterbildung und Medienbildung), Helvetiaplatz 2, Alliance française de Berne

publié le 05/10/2016

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