Madame Isabelle GRAESSLE : Remise des insignes de Chevalier de l’Ordre national du Mérite

DISCOURS DE M. L’AMBASSADEUR

Musée international de la Réforme

Jeudi 10 mars 2010

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Madame,

En venant à Genève ce soir vous remettre les insignes de Chevalier de notre Ordre du Mérite, j’ai conscience de me trouver en présence d’une personnalité, due votre modestie en souffrir, d’exception. Exception de votre parcours professionnel, mais aussi et peut-être en premier lieu, de votre personnalité.

Vous me permettrez d’aborder ce premier point, avec bien sûr la prudence qui s’impose. Dans les quelques lignes que vous m’avez adressées pour évoquer votre famille et les fondements de votre engagement intellectuel et religieux, j’ai retrouvé comme le signe prémonitoire d’une grâce que seuls quelques uns partagent en héritage.

Vous avez eu la chance de grandir sous la tutelle de parents qui vous ont enseigné la rigueur et l’amour du travail bien fait mais aussi un sens de la créativité et de l’imagination, sans lequel l’amour du travail bien fait ne pourrait porter ses fruits. Comment ne pas partager votre conviction de l’importance due à la méthode, à la règle, à la discipline de soi. Moi-même, étant enfant, interne d’un collège de maristes dont la fermeté ne le cédait à l’époque en rien à celle de Calvin et de ses héritiers, je me souviens d’un bandeau qui traçait en lettres de mosaïque rouge sur fond vert une phrase qui me fait encore trembler : "Le temps perdu ne se rattrape jamais".

Votre temps, Madame, tout démontre que vous ne l’avez pas perdu. Vous avez su multiplier les talents dont votre famille au départ de votre vie vous avait dotée. Ces talents, nombreux, auraient pu vous conduire à la dispersion ou vous faire emprunter des chemins dont le profit pour vous-même et pour nous eut été sans doute moindre.

Au départ, votre choix fut incertain : non sans curiosité, je relève que vous avez été attachée parlementaire et qui sait si, en persistant dans cette direction, vous n’eussiez pas accédé à de hautes fonctions politiques.

Mais votre vocation, au sens littéral du terme, vous a placée très tôt au service d’une foi qui n’a cessé d’éclairer votre vie. En effet, après une solide formation classique en hypokhâgne puis en khâgne, après l’acquisition d’une maîtrise de lettres classiques à l’Université de Strasbourg, vous obtenez une licence en théologie protestante à Genève. Pour autant, vous n’hésitez pas à élargir le cadre géographique de vos recherches, puisque vous obtenez un Master of Divinity à l’Université d’Ohio aux Etats-Unis. Voilà un diplôme que je vous envie. Sur ce socle solide, vous achevez à Strasbourg en 1988 une thèse sur la rhétorique de la prédication.

Parvenu à ce stade, votre parcours se partagera jusqu’à aujourd’hui entre le service de l’Eglise protestante et la spéculation intellectuelle, la seconde n’ayant jamais cessé de servir la première. Le service de l’Eglise protestante constitue l’essence de votre vie. Une ligne droite, de 1987, époque où très jeune vous assumiez la charge de l’aumônerie universitaire et la direction du Centre protestant d’Etudes de Strasbourg, vous a conduite jusqu’à la direction du Musée International de la Réforme de Genève que vous assurez depuis 2004.

Au cours de ces années, vous mêlez spéculation intellectuelle et engagement concret au service des autres. C’est en effet à partir de 1991, que vos activités pastorales prennent une allure soutenue. Consacrée en 1991 au ministère pastoral au Temple de la Fusterie à Genève, vous prenez la responsabilité de 1997 à 2001 du service de formation d’adultes ainsi que de l’encadrement de l’équipe ministérielle composant ce service, tout en maintenant les activités du Centre protestant d’Etudes, tout en multipliant rencontres, séminaires et colloques sur l’identité protestante.

De 2001 à 2004, votre engagement pastoral s’affirme davantage encore puisque vous exercez pendant ces années le mandat de modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève, ce qui vous vaudra de devenir la première femme à succéder dans ce rôle à Jean Calvin. Redoutable privilège. Vous me permettrez, n’en étant pas spécialiste, de vous faire pleinement confiance sur l’interprétation qu’il convient de donner aujourd’hui aux preceptes de "L’Institution de la religion chrétienne", œuvre capitale de celui qui voulut faire de Genève une ville exemplaire, voire idéale. Pour ma part, et je suis sûr que vous me pardonnerez cette faiblesse, je ne suis pas de ceux qui pensent que l’on peut bâtir sur terre la cité de Dieu. Mais enfin, il n’est pas interdit de s’y efforcer, et je ne puis, en y mettant tout le sérieux désirable, que vous admirer pour mettre tant d’ardeur au service de cet objectif.

Vous êtes, Madame, une femme de dialogue, vous exercez votre magistère en acceptant la parole de l’Autre. Depuis plus de vingt ans, vous multipliez les conférences au service des relations œcuméniques et participez au dialogue des cultures dont notre monde a tant besoin. En témoignent les nombreux articles, les ouvrages que vous avez publiés, que ce soit à l’usage du grand public ou des spécialistes, qui tous donnent à la présence protestante une actualité, un attrait dont nos sociétés modernes ne sauraient se passer sans dommages.

De cette actualité, de cet attrait, votre Musée International de la Réforme se veut le reflet. Nous sommes aujourd’hui réunis dans ce lieu qui vous est cher. Sans vous, qui le dirigez depuis 2004, il n’aurait sans doute pas atteint la notoriété qui est aujourd’hui la sienne, notoriété reconnue au plus haut niveau puisque le Conseil de l’Europe lui a accordé en 2007 le Prix du Musée.

Lieu de mémoire, de réflexion et de rencontre, il résume, peut-être à votre insu, votre propre parcours : un musée d’excellence se doit, en effet, de trouver l’équilibre juste entre la recherche scientifique, la restitution objective du passé, et l’offre au visiteur des matériaux nécessaires à sa réflexion ainsi qu’à son épanouissement spirituel. Ce sont là des objectifs que vous n’avez cessé de servir.

J’ai lu sous votre plume que vous aviez eu jadis le regret de ne pas intégrer l’université. Ma conviction, comme en témoigne ce musée, est que nous aurions sans doute beaucoup perdu si l’université avait accaparé l’intégralité de vos talents. Il en est un que je voudrais en achevant mon propos souligner : vous avez réussi à conjuguer deux cultures, celle de Genève et de la Suisse, où vous êtes pleinement intégrée et reconnue, et la nôtre, si proche, qui doit tant aux Genevois.

Je forme des vœux pour que vous puissiez poursuivre longtemps encore cette synthèse par votre témoignage, vos écrits et votre enthousiasme.

Isabelle Graesslé, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes de Chevalier de l’Ordre National du Mérite.

publié le 27/10/2015

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