Remise des insignes d’Officier de la Légion d’Honneur à M. Couchepin

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Discours de M. l’Ambassadeur

Genève
samedi 19 novembre 2011

Monsieur le Président,
Monsieur le Président du Conseil national,

Monsieur le Conseiller d’Etat,

Monsieur le Directeur de l’Office fédéral de la santé publique,

Monsieur le Recteur de l’Université de Genève,

Monsieur le Président de la Ville de Martigny,

Mesdames, Messieurs,

Lorsque le Président de la République vous a conféré la distinction que je vais vous remettre en son nom dans quelques instants, je n’aurais pas pensé que vous me feriez l’honneur mais aussi l’amitié de me demander de vous la décerner. Le périmètre de vos amitiés en France même, vous permettait un choix qui ne se limitait pas à ma personne, et c’est pourquoi, je tenais d’entrée de jeu à vous faire part de ma gratitude.

Celle-ci est d’autant plus vive que vous êtes, Monsieur le Président, l’une des personnalités les plus en vue du monde politique suisse, comme en témoigne l’intérêt toujours soutenu que vous suscitez deux ans après votre éloignement de la scène politique, en Suisse bien sûr, mais aussi en France où cet intérêt pour votre personne est vif. Faut-il y voir le signe d’une proximité toute particulière avec mon pays, proximité dictée par la géographie, par la culture, par l’appétence intellectuelle ? Rien de ce qui concerne la France, son histoire, sa littérature, les courants de sa pensée, sa créativité, sous les aspects les plus divers, ne vous est en effet étranger.

Mais il y a plus : la sympathie profonde et raisonnée que vous éprouvez pour nous, celle, en retour, que nous avons pour vous, reposent avant tout sur les traits de votre personnalité.

Avant toute chose, vous êtes un homme d’engagement. Votre vie durant, celui-ci s’est inscrit dans une terre, celle du Valais, auquel vos parents et vos grands-parents ont avant vous donné le meilleur d’eux-mêmes. Cet ancrage est un peu le fil conducteur des 42 années de votre engagement au service de vos concitoyens. Si Martigny vous doit beaucoup, cette symbiose avec une ville, avec un canton, ne vous a pas privé de la nécessaire hauteur de vue propre à l’homme d’Etat.

Ce sens de l’intérêt général, vous le devez bien sûr à votre famille, mais IL vous a été dicté par le contexte souvent difficile de votre jeunesse. Le Valais des années 50 et 60 n’a pas été pour vous un eldorado de tout repos : pour le plus grand nombre, la vie quotidienne n’était pas facile et l’amélioration des conditions d’existence de vos concitoyens vous est très tôt apparue comme un impératif. Transformer la réalité, tel s’est imposé dès vos années de formation, le but à attendre. Mai 68 vous a marqué tout autant que convaincu de la nécessité d’agir tout en raison gardant.

Pourquoi, déjà, ce souci de l’équilibre ? Vous en avez-vous-même donné la raison : ce qu’il y avait d’éxagérément utopique dans le Mouvement de Mai 68, vous est apparu inutile, voire dangereux. A vos yeux, la vie politique exige que l’on se fasse les dents sur la réalité si l’on veut avoir une chance de la changer. Cet équilibre, c’est à Martigny que vous le trouvez. En 1968, vous entrez au Conseil municipal de la ville, dont vous devenez le maire de 1984 à 1998. Votre talent de meneur d’hommes s’affirme et vous faites partager à un cercle toujours plus large de Valaisans la nécessité de transformer leur canton, de lui donner son visage d’aujourd’hui en favorisant l’essor de l’industrie et du commerce.

Votre franc parler, votre mauvais caractère, disent vos détracteurs, commencent à être connus et les conservateurs rétifs au changement vous ont rendu la vie dure. Vous avez su les bousculer, parfois sans ménagement. En cela, vous avez dès l’adolescence montré une solide aptitude. Bien avant votre engagement politique, vos maîtres furent parfois les premières victimes de votre franc parler et de votre humour. L’un d’eux ne disait-il pas de Pascal Couchepin : "Ou bien il est tranquille mais il rêve, ou bien il est actif mais il est insupportable".

Comment ne pas être convaincu, comme vous-même, qu’il n’y a pas d’action politique possible sans un goût prononcé pour la provocation ? Si vous aviez été l’un des leurs, ce trait de votre personnalité aurait enchanté les Français. Mais la provocation, chez vous piment de l’action politique, n’a jamais exclu la tolérance et la bienveillance pour autrui. Faire place à l’autre, fût-il d’un avis contraire au vôtre, est une devise qui pourrait figurer au linteau de votre porte. En vous imposant cette règle, vous avez tiré les conséquences de votre attachement à l’humanisme chrétien. Votre réflexion sur la société place l’individu en son centre et cet impératif transcende à vos yeux tous les autres. En cela vous avez fait preuve tout au long de votre vie politique d’intransigeance et comment ne pas vous en féliciter ? Comment ne pas croire avec vous que l’individu ne se réduit pas à son appartenance au groupe, comment ne pas partager votre suspicion à l’égard de ceux qui estiment que la totalité dépasse la partie ?

Au sein du Parti radical où ces convictions ont toujours trouvé leur place, vous vous êtes senti, vos études achevées, à l’aise, en milieu naturel. Votre famille politique, le PLR, vous est apparue comme la mieux à même de concilier action et bienveillance, respect de l’autre et sens de la décision.

Après votre élection en 1998 au Conseil fédéral, au siège laissé vacant par Jean-Pascal Delamuraz, les Suisses, et leurs partenaires étrangers, apprennent jour après jour à connaître un homme d’Etat. Pendant onze ans, au ministère de l’Economie puis au ministère de l’Intérieur, vous marquez du sceau de votre rigoureuse personnalité les affaires de la Confédération. Vous vous épanouissez d’autant plus dans ces fonctions fort diverses qu’elles vous apportent le lot de crises dont vous avez besoin pour vous sentir heureux.

Car, s’il vous est arrivé parfois de trouver le temps un peu long lors des séances du Conseil municipal de Martigny, celles du Conseil fédéral ne vous laissent guère de répit : la crise de Swissair, les mutations du monde agricole, les transformations des rapports de la Suisse et de l’Union européenne, avec les Etats-Unis également lors de la crise de l’UBS, mais aussi l’ouverture vers l’Extrême Orient, auront offert à votre talent un environnement âpre, exigeant. Loin de s’inscrire sur un fond univoque et apaisé, les rapports entre les peuples, après la chute du Mur, sont devenus plus imprévisibles et la Suisse n’a pas échappé à ces soubresauts.

J’ai le sentiment que vous avez pleinement réussi à accompagner votre pays dans cette période difficile. Votre goût du travail, votre ardeur à convaincre, votre aptitude à trancher ont été autant d’atouts au sein de l’action gouvernementale, même si le style du Conseiller fédéral Couchepin n’a pas été forcément au goût de tous.

Pendant ces onze années au Conseil fédéral, vos centres d’intérêt n’ont négligé aucun des dossiers qui vous ont été confiés. Un Français a du mal à comprendre que l’on puisse éprouver la même appétence pour l’Office fédéral des statistiques et pour la nouvelle architecture du système monétaire international, ou que l’on puisse embrasser dans un même ministère des fonctions aussi différentes que la culture, la santé et la recherche scientifique. Pourtant, venant tour à tour sur le devant de l’actualité, ces questions prenaient à vos yeux un intérêt, une urgence, auxquels vous avez eu plaisir à ne pas vous dérober.

Dans le même temps, de 1998 à 2009, la France vous a compté au nombre de ses interlocuteurs et nos deux pays ont tiré tout le profit possible d’une sympathie réciproque dont les temps forts ont été, bien évidemment, ceux de votre présidence de la Confédération en 2003 et en 2008.

A dire vrai, vous n’avez pas attendu 2003 pour vous intéresser à la rive droite du Rhône. Ne dites-vous pas vous-même avoir, à l’âge de 10 ans, accueilli à Martigny le Général de Lattre de Tassigny, venu visiter votre ville ? Certes, vous n’étiez pas seul pour accueillir l’illustre visiteur ! Si je cite cette anecdote, c’est parce que vous vous êtes approprié très tôt notre culture. Rien d’étonnant dès lors à ce que vous soyez devenu un des maîtres les plus subtils de la relation franco-suisse et de son histoire.

Sur celle-ci, vous portez un regard objectif mais sans concession. Ainsi, lorsque en 2003 vous participez au bicentenaire de l’Acte de médiation, vous qualifiez celui-ci "d’acte raisonnable et intelligent ayant ramené la paix dans une Suisse déchirée". Mais dans le même souffle, vous dîtes de Bonaparte : "Ce n’était pas un démocrate sous lequel il faisait bon vivre, par conséquent je préfère nettement la situation actuelle". Cette citation m’a d’autant plus frappé que je partage votre jugement.

Vos liens avec la culture française, avec notre histoire, font de vous un interlocuteur que l’on accueille à Paris avec amitié, avec un intérêt qui n’est pas de façade. On vous y reçoit comme un parent proche, comme un ami que l’on aimerait voir plus souvent. Ainsi, avec Jean-Pierre Raffarin, Jacques Chirac, François Fillon, et d’une façon générale avec les personnalités les plus marquantes de la scène politique française, vos relations ont été un moment de bonheur de l’histoire récente de nos deux pays. Elles vous ont permis de mieux faire connaître au public et aux responsables français, les réalisations de la Suisse et sa contribution au bon ordre des rapports entre les nations. Grâce à vous, la singularité de vos institutions nous est aujourd’hui plus familière, et c’est un bien, tant il n’est possible de travailler ensemble qu’en se connaissant.

Au-delà des frontières de l’Hexagone, vous avez su prendre votre place au service du rayonnement de la culture d’expression française et de la francophonie. Je me souviens de la mission que vous avait confiée fin 2009 Abou Diouf, Secrétaire Général de la francophonie, pour assurer à la langue française une place équitable aux Jeux Olympiques de Vancouver en 2010. Dans le même esprit, comment ne pas penser que sans l’héritage que vous avez laissé au Ministère de l’Intérieur et de la Culture, la Suisse ne se serait peut-être pas portée volontaire pour organiser le Sommet de la Francophonie en octobre 2010 à Montreux ? Ce bel événement auquel j’ai eu la chance de participer, fut à votre image : empreint d’imagination, festif, mais aussi studieux et raisonné.

En vous distinguant dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, la France vous sait gré, Monsieur le Président, d’avoir été et d’être encore, l’un des artisans les plus originaux, et partant l’un des plus pertinents, de la relation franco-suisse.

Depuis deux ans, vous avez quitté les responsabilités du pouvoir mais cette nouvelle étape, pour reprendre votre propre expression, n’est pas celle de la retraite mais celle de la liberté. En acceptant en janvier 2010 de présider la Fondation Hardt, vous revenez à votre passion première, celle de l’étude et de la diffusion de la pensée classique. Pour autant, vous ne vous enfermez pas dans une thébaïde austère mais gardez le contact avec les manifestations les plus contemporaines de la culture. C’est ainsi que vous avez accepté la présidence d’honneur de l’Euro Brass Band. Peut-être, diront certains, parce que vous succédiez à la Reine d’Angleterre à la présidence de cette manifestation. Plus sérieusement, vous continuez à porter sur les affaires du monde un regard pertinent comme l’atteste entre autres l’intérêt que vous portez au Printemps arabe.

Monsieur le Président, lors de vos entretiens avec Jean Romain vous avez rappelé que la mémoire que les générations gardaient des personnalités qui ont marqué l’histoire allait inéluctablement s’amenuisant. Comment ne pas partager votre sentiment. Vous n’échapperez pas, je le crains comme vous-même, à cette inéluctabilité mais je sais que vous avez trouvé le moyen d’en retarder l’échéance.

Deux fois par mois en effet, vous êtes le chroniqueur attendu de la Radio Suisse Romande. J’imagine que nombre de vos auditeurs se réjouissent de ce rendez-vous, mais je n’exclus pas que d’autres le redoutent. Je me compte au nombre des premiers.

Pascal Couchepin, au nom du Président de la République, nous vous faisons Officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur.

publié le 24/11/2011

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