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Madame Noëlla ROUGET : Remise des insignes de Grand Officier de l’Ordre National du Mérite

Remise des insignes de Grand Officier de l’Ordre National du Mérite à Madame Noëlla Rouget

Résidence de M. le Consul Général de France à Genève

DISCOURS DE M. L’AMBASSADEUR

Mardi 8 décembre 2009

Chère Madame,

Ma tâche ce soir est particulièrement difficile. Dans ce genre d’exercice, il est d’usage de retracer la carrière et le parcours du récipiendaire d’une distinction et de souligner ses mérites.

Dans votre cas, j’ai peur que tout ce qui peut être dit sonne faux. Tant est grande pour ne pas dire infranchissable dans votre cas la distance qui sépare un panégyrique plus ou moins convenu de la réalité qu’il est censé refléter, comme du passé qu’il doit faire revivre. Je suis conscient de cette impuissance mais je sais que vous la comprenez et que vous me la pardonnerez.

J’ai remis bien des distinctions au cours de ma carrière mais l’occasion m’est donnée ce soir, je crois pour la première fois, d’évoquer ce qu’il faut bien appeler un destin singulier.

Singularité de votre engagement tout d’abord : il n’est pas facile de faire comprendre aux générations qui vous suivent la singularité de votre destin. A 24 ans, le 23 juin 1943, vous êtes arrêtée en Anjou pour avoir participé aux activités du réseau "Honneur et Patrie". Permettez-moi de m’arrêter un instant sur votre région d’origine, l’Anjou. Je la connais bien, ma famille en est originaire et lorsque j’étais enfant puis adolescent dans les années 50 et 60, j’ai pu me rendre compte de la particularité des traits culturels et des comportements sociaux des milieux privilégiés de cette région.

L’Anjou, et d’une façon plus générale l’Ouest de la France, de la Sarthe à Nantes, ont été longtemps rétifs à l’héritage de la République. Ses élites ont été de 1789 à 1940 plus sensibles aux valeurs du conservatisme qu’à celles du renouveau. Les bouleversements sociaux nés de la révolution industrielle ont été longtemps incompris dans cette partie de la France, les élites ont mal compris, quand ce n’est pas ignoré, les aspirations des moins-disants. Pourquoi, me direz-vous, cette apparente digression ? Simplement pour souligner que la ville où vous décidez de résister ne constituait pas le meilleur des terrains pour refuser le diktat du vainqueur et la résignation du vaincu

En refusant, sans ambages, la présence de l’occupant, vous rejetez les valeurs que le régime de Vichy proposait alors aux Français comme un refuge obligé après la défaite, et qu’il justifiait en expiation des erreurs qu’il imputait aux gouvernements de la IIIème République. C’était le temps où il était de bon aloi de confondre dans une même opprobre les juifs, les francs-maçons, les syndicalistes, les artisans du Front populaire. Nos élites ont été nombreuses à conforter cette imposture : il n’est pas de corps de l’Etat qui, jusqu’à son sommet, n’y ait prêté main forte. Chacun sait aujourd’hui que l’administration française a plus que facilité, sauf exception notable, le travail de l’ennemi. Il a fallu du temps pour que cette évidence s’impose et soit reconnue au plus haut niveau de l’Etat.

Vous n’avez pas attendu pour vous engager que le sort des armes change de camp. Votre conviction était que l’ordre nouveau imposé par Vichy à l’ombre de l’occupant était contraire aux valeurs que vous jugiez essentielles. Je sais bien que vous me répondrez que ce choix était naturel, que vous n’en aviez pas d’autre, qu’il s’est imposé à vous. Rien ne s’impose jamais d’évidence en des circonstances aussi difficiles : la peur, la faim, les rancunes personnelles ont tôt fait de l’emporter sur les mises en garde de la conscience. Votre choix reste donc un choix singulier, tout comme l’a été celui des hommes et des femmes que vous avez rejoints.

Singularité de votre odyssée de détenue ensuite : pour votre engagement, vous avez payé le prix le plus fort. De votre arrestation le 23 juin 1943 jusqu’à votre libération du camp de Ravensbrück le 4 avril 1945, 650 jours et 650 nuits se sont écoulés.

En évoquant ce nombre, je songe aux quelque 700 gradins de la carrière de Mauthausen, en Autriche, que les déportés chaque jour descendaient puis gravissaient à nouveau en portant des pierres pesant jusqu’à 50 kilos. La quasi-totalité, tout comme vos compagnes de Ravensbrück, n’en sont pas revenus. Ces 650 jours ne relèvent d’aucune description, ils relèvent du silence.

La carte des camps de l’Europe occupée n’a ressemblé à aucune autre et cela est si vrai que la poignée de ceux qui sont rentrés se sont dans un premier temps résolus au silence. A votre retour, personne n’aurait pu vous comprendre. Dans la liesse de la Libération, votre voix n’aurait pas été entendue. En accueillant à l’Hôtel Lutétia ceux et celles qui avaient eu la chance d’échapper à l’univers concentrationnaire, rares ont été ceux qui ont alors compris la réalité de son essence. Dans l’ambiance de la Libération et de l’immédiat après-guerre, il fallait oublier et reconstruire, reconstruire et oublier. Chacun se serait refusé à croire que vos souffrances aient pu dépasser les siennes.

Singularité de votre témoignage enfin : votre révolte ne s’est pas arrêtée à votre libération, vous avez résolu de la maintenir intacte pour que l’oubli ne l’emporte pas. Pour témoigner, vous n’avez pas ménagé votre peine depuis 60 ans. Bien sûr, vous n’avez pas été la seule à vous engager dans cette voie et force est de reconnaître que la vérité est maintenant connue, répertoriée. Ce travail de mémoire se poursuit et souhaitons que la page ne se referme pas. Ayons garde de préserver la mémoire : il suffit d’une ou deux générations pour que la page soit à nouveau blanche qui permette à l’Histoire d’inventer de nouvelles horreurs. Vous avez maintenu votre vigilance comme on maintient un flambeau dans la nuit, mais qui peut assurer qu’il ne s’éteindra pas ?

L’oubli guette en effet : à Auschwitz aujourd’hui, les bâtiments ne sont plus entretenus, et sur ce qui reste du camp, le visiteur a peine à admettre que plusieurs millions de personnes y ont disparu. A Mauthausen, on fête chaque année, le 5 mai, la libération du camp. Commémoration plutôt festive car les associations, drapeaux en tête, donnent à cette journée un aspect trop décontracté. Qui visite aujourd’hui Dora ? Qui fait encore le détour, en Alsace toute proche, du Struthof ?

En réalité et c’est sans doute le plus difficile, c’est en chacun d’entre nous que le drame se joue. Il suffit de peu de choses pour basculer, il suffit d’un effet d’entraînement, d’une suite de circonstances pour que la volonté personnelle cède à l’attrait du plus fort, au bonheur d’abandonner son libre arbitre. Nous y trompons pas. Les assassins que vous avez cotôyés, vous et vos compagnes, étaient des gens ordinaires, certains étant bien élevés, voire parfois cultivés. A criminel ordinaire, l’ordinaire du crime.

Boris Cyrulnik, arrêté à Bordeaux en janvier 1944 à l’âge de 6 ans, et dont les parents sont morts à Auschwitz, a récemment écrit, je cite : "Ce n’est ni dans la maladie mentale d’un individu, ni dans un trouble familial, qu’il faut chercher l’explication de ces meurtres de masse, c’est dans le bonheur de se soumettre à une folie culturelle. Nous risquons tous d’y participer un jour". Comment ne pas lui donner raison ?

L’hommage qui vous est rendu ce soir s’adresse à celles et ceux qui ne sont pas revenus, auxquels la voix, à 20 ans, a été retirée. Vous m’avez permis un très court instant de la leur rendre. Permettez-moi de vous en remercier.

Noëlla Rouget, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes de Grand Officier de l’Ordre National du Mérite.